Lc 12,32-34

            Combien d’histoires de trésors avons-nous déjà entendues depuis notre enfance ? Trésors engloutis au fond des océans, trésors enterrés en quelque lieu mystérieux d’une vieille maison ou d’un château, trésors cherchés d’un bout à l’autre de la terre et des mers par des hommes mus par ce terme plein de d’énigmes et de rêves, de conjectures et d’espoirs! Trésors qui peuvent certes apporter une richesse imprévue jusque-là mais aussi qui lient quasi inconsciemment celui qui l’a un jour constitué et celui qui le cherche : chercher un trésor, c’est aussi chercher celui qui l’a constitué et qui l’a caché : le trésor a une origine. Le Seigneur nous dit : “là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur”. Parole forte qui résonne pour nous comme une vigoureuse interrogation : qu’est-ce qui a du prix à nos yeux ? À quoi sommes-nous attachés? Quel est notre trésor, ce que nous cherchons et désirons trouver? Où est notre cœur ? Où est ton cœur ?  Le Seigneur nous demande ce qui a du prix à nos yeux, c’est à dire ce à quoi nous tenons, ce à quoi nous aspirons, ce qui nous met en marche, en quête, en attente… Oui, laissons-nous questionner par cette parole : “ là où est ton trésor, là aussi est ton cœur” c’est à dire : “ tu t’attacheras à ce que tu considères comme ton trésor”. Chacun de nous pressent bien ce qui est, au fond le plus intime de lui-même, ce trésor près duquel son cœur veille, ce qu’il ne peut envisager de perdre sans se sentir soudain dépouillé ou volé, bref privé de ce qui lui est le plus cher.

            Le risque de tout trésor est de fasciner et en quelque sorte de nous enfermer en lui : nous devenons dépendants de ce qui nous attire et qui maintenant nous retient et nous attache. Et le cœur est comme prisonnier de ce qu’il veut posséder. Je me rappelle ce que j’avais lu dans le très beau livre de Christiane Singer Derniers fragments d’un long voyage : ”ce qui est bouleversant, c’est que quand tout est détruit, quand il n’y plus rien, mais vraiment plus rien, il n’y a pas la mort et le vide comme on le croirait… Pas du tout. Quand il n’y a plus rien, il n’y a que l’Amour. Il n’y a plus que l’Amour” (p.41). Oui, nous savons qu’il faut parfois arriver à des moments ou à des situations où l’on se trouve dépourvu de ses assurances habituelles, désillusionné par ceux en qui on avait mis sa confiance… pour découvrir ce qui, une fois toutes les apparences effondrées et les faux-semblants démasqués, est le véritable trésor  d’une vie: une amitié ou un amour qui ne cherchent rien pour eux-mêmes, des paroles qui viennent d’on se sait où tant elles font vibrer l’intime de soi, une présence qui est comme un sourire de l’âme, le sentiment de la miséricorde et de la tendresse du Dieu toujours fidèle…Il faut parfois perdre ce qui se révèle inessentiel pour découvrir ce qui compte.

            Alors nous comprenons ce que nous dit le Seigneur: “ faites-vous une bourse qui ne s’use pas, un trésor inépuisable dans les cieux”. Au lieu de garder les yeux rivés à ce qui est le plus tangible et le plus immédiat, il importe de lever les yeux et de porter le regard vers ce qui nous appelle et nous conduit plus loin, plus haut… ”là où le voleur n’approche pas, où la mite ne ronge pas”… Au lieu de nous fixer à nos projets et à nos possessions, à ce petit “moi” qui prend une grande place jusqu’à prendre toute la place, il importe de libérer ce désir d’absolu et d’infini qui habite et travaille chacun d’entre nous et de devenir chercheur de Dieu. Car, si Dieu est Dieu, tout ce qui n’est pas Lui, est relatif et second… Et Dieu ne se possède pas : il conduit à Lui celui qui Le cherche avec un cœur de pauvre. Alors nous découvrons peu à peu que ce que nous avons de plus précieux, c’est le Christ : c’est lui ce “trésor” qui nous a mis en route parce que nous le cherchions consciemment ou inconsciemment ; c’est là, près de lui, que notre cœur peut se reposer. Alors il  importe beaucoup moins de “gérer” son existence au mieux comme un capital à faire fructifier, de gérer ses richesses intellectuelles voire spirituelles... que d’avancer sur ce chemin que personne ne peut faire à notre place vers le Christ: vivre comme lui, regarder les choses et les êtres comme lui, se faire proche des blessés de la vie et de tous ceux qui sont des “ébranlés” de l’existence, être miséricordieux envers celui qui est tombé, avoir et garder le souci des humbles et des petits. Le trésor que le Christ nous montre, c’est lui-même.

            Pour “avoir une bourse qui ne s’use pas”, comment faire ? Le Seigneur nous invite à procéder à rebours  de ce que nous enseigne l’expérience humaine la plus commune ou la plus visible : “vendez ce que vous avez et donnez-le en aumône” dit le Seigneur. Ce n’est pas l’appel à vivre de manière irresponsable mais c’est l’appel à exprimer nos préférences: préfères-tu ta richesse, ton savoir, ton confort ou acceptes-tu de perdre ce qui fait ton assurance, d’être dérangé et de partager un peu de toi et de ce qui est tien avec qui a besoin de ce peu pour vivre?  Si nous apprenons peu à peu à donner un peu de notre temps et de ce qui est à nous, à ouvrir un peu notre coeur et nos yeux à ce qui est un appel muet… alors nous vivrons ce qui nous est donné – le Royaume- non comme une propriété fermée mais comme une maison ouverte à tous. Le Seigneur nous demande de prendre ce chemin, ce long chemin quotidien, ce chemin de gestes et de paroles qui, dans leur bouleversante simplicité et radicalité, peuvent renverser les murailles les plus solides et font basculer des mondes.

            Mais pourquoi prendre ce chemin? “Votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume”, nous dit le Christ. Cela veut dire : vous avez reçu au-delà de ce que vous pouviez imaginer, attendre et espérer… Dieu vous a donné ce que Lui seul peut donner : tout…alors, qu’avez-vous besoin de chercher et de posséder si vous avez déjà tout ? C’est un don tellement impressionnant qu’il est difficile à comprendre : Dieu ne donne pas quelque chose, il donne ce qu’il a et ce qu’il est : tout…et cela s’exprime comme le Royaume. Ce qui est ainsi donné à l’homme, c’est à dire à vous et à moi, ne peut nous laisser indifférents, passifs : c’est pourquoi le Seigneur appelle à une attitude aussi radicale que la sienne et dit : ”vendez ce que vous avez et donnez le en aumône” ! Cette parole du Seigneur retentit pour nous en questions sur nous-mêmes :

. au lieu de verrouiller les portes de notre cœur comme celles d’un coffre-fort dont nous sommes seuls à posséder la clé, sommes-nous capables d’ouvrir notre cœur et notre intelligence sans réticence et sans limite ?

. au lieu de vouloir tout maîtriser par peur que quelque chose ne nous échappe, sommes-nous  prêts à marcher vers un horizon que nous ne pourrons jamais posséder car cet horizon nous attire dans le mystère de Dieu et de l’homme, nous conduit au grand large et nous conduit à voir et à entendre celui qui mendie notre attention et notre sourire, notre temps et notre parole ?

     Les paroles du Christ sont fortes …mais elles risquent toujours d’être oubliées peu de temps après que nous les ayons entendues. Ce sont des paroles claires…mais elles peuvent perdre leur clarté quand nos interprétations les obscurcissent. Ces paroles sont radicales… mais elles peuvent éveiller la peur d’avoir à aller jusque là. Nous pouvons en effet éprouver  quelque vertige devant ces gestes à faire, ces paroles à dire, ces décisions à prendre dans lesquels on se risque sans pouvoir tout prévoir ni mesurer toutes les conséquences. Le Seigneur nous dit : “ Sois sans crainte”… C’est la parole que ne cesse de dire le Ressuscité à ses disciples : “soyez sans crainte” dit le Christ aux femmes venues au tombeau (Mt 28,10)… “la paix soit avec vous” dit-il à ses disciples (Lc 24,36; Jn 20,19;26). Ce n’est pas une manière de rassurer ou de tranquilliser qui serait dans l’inquiétude ou le tourment car la raison est toute autre : la seule crainte à avoir est celle d’avoir un cœur rétréci et étriqué qui s’affaiblit et se refroidit peu à peu. La seule crainte est celle de rater sa vie pour ne pas avoir su vivre avec générosité la seule aventure qui vaille : la cause de Dieu et la cause de l’homme que le Seigneur nous dit indissociables. Oui, “sois sans crainte, petit troupeau, car votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume. Vendez ce que vous avez et donnez le en aumône”. Alors nous rappelant  ce que nous avons entendu  dans la lecture du livre de Ben Sirac le sage : ”ne retire pas au pauvre ce qu’il lui faut pour vivre… ne fais pas attendre le regard d’un indigent… n’exaspère pas un homme qui est dans la misère…ne détourne pas du pauvre ton visage… ne détourne pas du miséreux ton regard… penche l’oreille vers le pauvre… délivre l’opprimé du pouvoir de l’oppresseur…” nous pouvons aussi laisser résonner la promesse extraordinaire de la fin de ce passage : ”la sagesse conduit ses enfants à la grandeur, elle prend soin de ceux qui la cherchent”. La sagesse, une telle sagesse, conduit au Christ, à l’immense grandeur du don de soi, à cette grandeur d’une vie chrétienne que nous appelons sainteté et dont Saint Yves nous montre le chemin.

 

  23 mai 2015                                                                       François-Xavier Dumortier s.j.